Témoignages

 

René Ach, rêve de transparence

par Jacques Gaucheron (Extraits)

Bien sur qu’il y a investissement du sujet, par le biais d’une technologie moqueuse. Pinces et fer à souder, il naîtra des roues, des pignons, des rouages, des engrenages. Par-là se révèle l’obsession du sculpteur : la mobilité.
Et plus encore par la lancinante présence d’une manivelle offerte à l’intervention souhaitée du spectateur participant.
Machines machinales qui avouent la tentation de l’emprise mécanique. Une technologie attentive et ironique qui surprend, répète sa surprise et semble jouir d’un fonctionnement évasif, une instrumentante gratuite trifouillant les profondeurs.
Il y a du Descartes là-dessous et le vaste rêve intelligent des animaux machines ; il y a du La Mettrie et son image raisonnée de l’homme-machine.

La réplication mécanique est ambitieuse de main mise, pour s’emparer de quelque secret. Mais aussi rêve de transparence, dans un monde aux mécanismes opaques.


René Ach, la Chine et la manivelle

par Daniel Mermet

C’est en Chine que fut inventée la manivelle. J’ai appris ça récemment et j’ai pensé à René. Voilà bien une chose dont nous aurions parlé ensemble : L’étonnement de ce chinois qui avec un morceau de fer tordu engendre une révolution universelle. Imaginait-il ces millions d’hommes et de femmes à jamais affranchis des seaux et des fardeaux et qui se redressent et inventent des machines nouvelles, des écluses, des phonographes, des pédales de vélo et des orgues de barbarie ?
C’est à cet étonnement que René aura dédié l’œuvre de sa vie. C’est à cet étonnement qu’il nous ramène à jamais, à ces matins du monde qui s’appellent la roue, l’engrenage, le ressort, la charnière, l’hélice… À chaque fois ce fut bien une révolution aux conséquences infinies, chaque fois une émancipation.
Professeur, sculpteur, mais aussi homme d’engagement, René Ach avait foi dans ces possibles et ses œuvres en apportent la preuve et la promesse. En ces temps de peur et d’exclusions, nous inviter à tourner une simple manivelle pour voir s’ouvrir des ailes ou se fermer un poing, ou sortir une dame nue d’une boîte de soupe de poisson, n’est pas un simple tour de force. C’est nous redonner confiance dans notre capacité à inventer et à agir contre la tristesse où nous sommes réduits, la tristesse du renoncement. C’est nous montrer qu’il y a toute une mécanique, rouages, leviers, ressorts, que nous pouvons mettre à nu et démonter et mettre en mouvement dans un sens différent.


Ma rencontre avec René Ach

par Patrizia Nitti

Emmenée un matin gris dans son atelier des Frigos par une amie sculpteure enthousiasmée par son travail, j’ai de cet endroit un souvenir magique. Une rupture totale avec le quotidien, un moment plein de poésie. Je me souviens d’un homme à l’aspect fragile qui m’observait à distance, jusqu’à ce qu’il se rende compte que j’étais entrée dans son univers. Alors il a commencé à parler et, au fur et à mesure que je découvrais son travail, il s’illuminait et racontait.
J’ai eu beaucoup de mal à décider quelle sculpture allait vivre avec moi. Très souvent en voyage, je suis très attentive au choix de l’univers qui constitue mon périmètre. L’œuvre qui était devant moi était si riche, intelligente, cultivée, un mélange de technique avec la cinétique, d’art avec la culture et la mémoire, d’artisanat avec l’habileté manuelle, mais aussi de poésie. Tout en elle respirait la joie et la générosité. Fils de Jean Tinguely, et des nouveaux réalistes, mais aussi de la recherche scientifique, bien ancré dans son époque, il en avait compris les limites. Il était là comme pour éclairer les idées sur l’art contemporain.
Ce matin là, le temps pressait et je suis repartie sur ma faim, mais en emmenant avec moi une sculpture qui a tout de suite trouvé sa place dans ma vie. Pas une personne depuis n’est venue chez moi sans la remarquer et surtout sans entrer dans son interaction.
J’ai téléphoné de nombreuses fois. Beaucoup de mes amis voulaient venir à son atelier. J’avais des projets pour lui, mais il ne répondait pas. J’ignorais qu’il était malade…


René Ach, bricoleur

par Marie Christine Hugonot (Extraits)

A l’image de son créateur, ses sculptures mobiles en métal jouent le charme du mystère poétique, de l’humour, d’une apparente fragilité. Il n’a jamais exercé la profession d’ingénieur à laquelle ses études le destinaient. La sculpture, s’il y revient en 1980, fait toujours partie de ses préoccupations, parallèlement au design industriel vers lequel il s’oriente et qu’il enseigne à l’Ecole des Arts Déco à Paris.
Avec une jubilation évidente pour la sculpture qu’il pratique en toute liberté par rapport au marché de l’art, il l’aborde en autodidacte, avec une indépendance que ne limite donc aucun préjugé d’école.
Il conserve une poésie proche de l’enfance que l’on retrouve chez Calder, son maître. Il appartient davantage, malgré sa formation, à la catégorie, selon Lévi Strauss, des « bricoleurs », plutôt que des « ingénieurs ».

René Ach dans son atelier des frigos en 2005


René Ach, Sculpteur

Tout à côté de la Grande Bibliothèque de France existe un lieu étonnant où se côtoient dans une centaine d’ateliers des artistes de toutes disciplines. Les bâtiments constituaient à l’origine l’immense entrepôt frigorifique de Paris, construit en 1910 par la Cie Ferroviaire Paris-Orléans, à proximité de ce qui était la gare de Paris-Tolbiac, terminus du réseau du Sud-Ouest. C’est là qu’arrivaient des milliers de tonnes de denrées périssables : fruits, viandes, poissons … Abandonnés et vides jusqu’en 1980, ces locaux gigantesques ont attiré nombre de créateurs à la recherche d’espaces. Ils se sont transformés pendant plus de six mois en terrassiers, plombiers, électriciens pour aménager des ateliers. Ils ont ensuite fondé une Association qui gère le lieu où, en quelques années, des dizaines de milliers de visiteurs sont venus voir des expositions, ou assister à des concerts, des performances ou de simples soirées d’échanges.
René Ach a là son atelier. C’est le choc de la découverte des mobiles de Calder qui a déterminé sa vocation. Après avoir fait des études d’ingénieur, puis de design industriel, il devient professeur à l’École des Arts Décoratifs et enfin décide en 1980 de se consacrer à la sculpture, tout en gardant l’enseignement qu’il aime pratiquer.
Ses matériaux sont le fil de fer, la tôle et de petits moteurs de sa fabrication ou de récupération; ses outils, le fer à souder, une perceuse et de petits outils à main. Ses talents de bricoleur qui datent de son enfance, joints à ses connaissances d’ingénieur lui servent maintenant à créer les mécanismes et les structures qui composent ses sculptures. Une manivelle permet aux spectateurs de mettre ces œuvres en mouvement.
René Ach part d’une sensation, d’une idée, puis cherche le système qui va permettre à la sculpture de fonctionner. Le côté mécanique semble prendre le dessus quand on voit les savants dessins qui ont précédé ses créations. « On croit parfois, dit-il, qu’à partir de ces dessins l’exécution va aller de soi et qu’à la limite je pourrais faire faire le travail par quelqu’un. Il n’en est rien. Je suis seul à pouvoir agencer les pièces de la sculpture. Tout comme celui qui sculpte la pierre découvre ce que sera son œuvre en la faisant, je me concentre sur une pièce pour donner vie à des structures. Je vais de surprise en surprise et je ne vois le résultat qu’une fois l’œuvre terminée. Je ne peux rien reprendre. Si l’ensemble n’est pas cohérent, si les proportions ne sont pas bonnes, je n’ai plus qu’à tout recommencer« . La réalisation de ces sculptures peut prendre de 10 à 100 heures.
Quand René Ach a exposé au Salon Mac 2000, des ouvriers qui avaient à traverser l’exposition ont aimé ses petites machines et ont discuté technique avec lui. Ce qui l’amène à dire qu’on peut « lire » ses œuvres à plusieurs niveaux. Et quand il se met à faire bouger ses pièces, on le voit y prendre un plaisir que l’on se met à partager avec lui.